Dans les mines clandestines de Nalaikh

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Récit d’Anaïs Jumel, photographies d’Olivier Laban-Mattei

                                                       

Sur la piste du charbon « domestique »

La petite ville de Nalaikh s’étend à une cinquantaine de kilomètres de la capitale mongole, Oulan-Bator. C’est de là que proviennent les tonnes de charbon qui vont alimenter les poêles de la quasi totalité des foyers des quartiers de yourte de la métropole. Le charbon, premier responsable de la pollution de l’air de la cité est aussi la principale source de revenus des habitants de Nalaikh qui descendent par centaines, dans les profondeurs de la terre, pour y extraire le précieux minerai.

Oulan-Bator, désignée capitale la plus polluée de la planète en 2013 par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), est une ville en perpétuelle mutation. Ici, les chantiers de construction se multiplient continuellement, obscurcissant le ciel de futurs centres commerciaux, d’hôtels, d’appartements. Ceinturée de montagnes, la cité est le réceptacle, entre autres, du dioxyde de carbone. Le trafic automobile, les centrales thermiques et l’industrie sont en partie responsables du taux alarmant de micro particules (PM2.5) véhiculé dans l’atmosphère. L’air ici est jusqu’à deux cent fois trop saturé en PM 2.5, par rapport aux limites de sécurité sanitaires fixées par l’OMS et asphyxie jour après jour une population citadine représentant désormais près de la moitié de la population totale du pays.
Le charbon, premier responsable de cet air vicié est largement utilisé dans les faubourgs d’Oulan-Bator, appelés exagérément quartiers de yourtes. Principal combustible de ces quartiers déshérités, il libère, lors de son allumage, des fumées toxiques qui se diffusent dans chaque rue de la ville en un nuage opaque et suffocant aux heures les plus froides de l’hiver. Un épais manteau d’une fumée qui imprègne les vêtements et la peau de son odeur oppressante.
Le charbon domestique de Nalaikh, dont chacun vente les qualités, arrive par camions entiers pour être vendu aux particuliers à proximité des quartiers de yourte de la capitale.

Quartier de yourtes de Bayan Khoshuu, au nord ouest d’Oulan-Bator, plongé dans un nuage de pollution peu avant le lever du soleil.
© Olivier Laban-Mattei / The Mongolian Project / Myop

Au milieu de la steppe, au carrefour d’une vieille route asphaltée parsemée de trous, unique voie d’accès à la petite ville minière prospère, vont et viennent à longueur de journée les camions à charbon.  Au loin, les courbes enneigées des montagnes se dessinent sur le fond bleu du ciel.
Nalaikh a gardé l’architecture de son passé soviétique, comme figée dans le temps. Les bâtisses imposantes aux couleurs défraichies bordent les petites rues de la bourgade. Quelques magasins, des cantines, se succèdent le long de la rue principale. Le matin, les groupes d’écoliers et de mineurs se croisent sur les trottoirs. Sur la place centrale se dresse pompeusement une statue monumentale à la gloire des mineurs. Sur son socle est gravé « gardons le soleil dans les cieux et préservons pour toujours le feu dans la terre ».
Aux prémices de la Première Guerre Mondiale, l’activité de la ville s’est intensivement développée grâce à l’extraction du charbon, afin de  pallier aux besoins colossaux de l’armée rouge. Jusqu’au début des années 90 et la chute de l’URSS, 1 568 ouvriers étaient quotidiennement acheminés vers les mines grâce au chemin de fer dont était alors équipée la bourgade.
Suivant la voie ferrée maintenant abandonnée, passé les derniers quartiers de yourte, le décor prend alors peu à peu des aspects lunaires. Encore aujourd’hui, l’extraction du charbon demeure la principale ressource économique de Nalaikh, malgré le déclin de l’activité minière légale. Paysage de guerre dévasté, décor de western, le site désolé s’étend, accidenté, dans toute la vallée. Des buttes, monticules de gravats, des amas de détritus, des abris branlants de bois vermoulu et de tôle usée par le temps, des tourelles d’extraction abandonnées et rongées de rouille, pas un mètre ne semble avoir été épargné par l’activité anarchique de l’homme.
Reprenant les anciennes veines du site soviétique délaissé par la jeune démocratie mongole naissante, des centaines de mineurs clandestins descendent ici chaque jour. A plusieurs dizaines de mètres sous terre, dans des conditions extrêmes, en marge de la légalité. Ils sont parvenus à creuser d’innombrables trous et galeries, partout sur l’ensemble du territoire, multipliant ainsi les risques d’effondrement. Les mineurs sont surnommés les ninjas de charbon car ils agissent dans la même illégalité que les orpailleurs clandestins, surnommés les ninjas.

Bek, sortant de sa mine.
© Olivier Laban-Mattei / The Mongolian Project / Myop

« L’Etat a abandonné le site faute d’argent. Alors, la population locale, comme moi, a continué l’activité, clandestinement. Ce n’est pas vraiment illégal puisque l’Etat la tolère, malgré les risques pour notre sécurité. Les autorités ferment les yeux sur ce qu’on fait ici car elles ont bien conscience qu’elles n’ont rien de mieux à nous offrir comme travail », se défend Bek d’une voix chaleureuse malgré l’air autoritaire qu’inspire sa carrure imposante. Une activité illégale donc, mais tolérée, qui fait vivre les 30 000 âmes de Nalaikh. « Il y a les lois, mais au-delà des lois, il y a la vie », justifie l’un des policiers municipaux.
Bek, son bonnet rouge vissé sur la tête et vêtu d’une veste militaire poussiéreuse, ne semble aucunement souffrir du froid malgré un vent glacial qui souffle sur les plaines et fait descendre les températures plus de trente degrés en dessous de zéro. Il est le patron de l’une des concessions clandestines de Nalaikh. « En janvier 1991, une grosse explosion a eu lieu dans les mines. Il y a eu une trentaine de morts », poursuit-il. Sa mine à lui est située à seulement quelques mètres de l’énorme château de cartes qu’est devenu le bâtiment principal de la gare désaffectée effondrée partiellement en 2007. Sept ans plus tard, à cause du  trop grand nombre de galeries creusées sous ses fondations, l’aile droite de l’imposante bâtisse aux teintes rosées et aux moulures soignées s’est écroulée à son tour, ne laissant comme trace des heures fastes de la période soviétique, qu’un amas de briques et de béton et davantage de fissures sur les pans encore debout de l’édifice.

Tout autour du site, il reste encore beaucoup de traces d’anciennes concessions comme celle de Bek. Lui est là depuis une dizaine d’années. Cinq personnes travaillent sous ses ordres, à plus d’une trentaine de mètres sous terre. Cet ancien machiniste de la mine soviétique au sourire éclatant et jovial est né et a grandi sur ces terres. Sa famille, d’origine kazakhe, vient de la région de Bayan Olgii, à l’ouest de la Mongolie. Elle s’est installée à Nalaikh dans les années 1960, comme de nombreux autres foyers de la région, répondant à l’appel des autorités soviétiques qui recherchaient une main-d’œuvre volontaire et forte pour ce travail pénible. Désormais, la population kazakhe, de confession musulmane, représente près de 80% des habitants de la ville. Encore aujourd’hui, de nombreuses familles viennent chercher l’espoir d’une vie meilleure dans les entrailles de la terre.
Les femmes sont rares sur les sites. Bien souvent, elles restent dans les yourtes à proximité des concessions et préparent les repas des mineurs. «  Du temps des mines russes, les femmes travaillaient sur le site, oui, car tout était automatique », s’amuse Bek avant de reprendre plus sérieusement : « mais bon, même si elles sont capables de travailler avec nous dans les mines, elles ne doivent pas le faire. C’est notre devoir de protéger nos femmes. La mienne reste à la maison l’hiver et travaille dans un camp de touristes l’été.»
Le travail des mines rassemble bien souvent les hommes d’une même famille. A quelques centaines de mètres de la mine de Bek, Amarsaikhan est le gardien d’une autre concession. A soixante ans passés, il surveille le site, à l’abri dans sa bicoque branlante recouverte de tôle, plantée sur des poteaux oxydés à quelques mètres de la mine. Il scrute les alentours, assis sur sa couchette, près du poêle à charbon. « Ce sont les jeunes qui vont dans les mines. Avant, j’étais mineur aussi sur le site russe. Mais en 1991, j’ai commencé à avoir des problèmes respiratoires. Maintenant c’est mon fils qui descend. » Entre deux phrases, il sursaute sur son lit en planches et jette quelques coups d’œil à l’extérieur, à travers les petites fenêtres encrassées. Il guette, puis reprend : « depuis 10 ans, je travaille ici vingt-quatre heures, puis je me repose deux jours et je reprends mes gardes. C’est le matériel qui pourrait être volé. Alors je veille. Et je m’occupe aussi d’alimenter le poêle dans la tour des mineurs pour qu’ils y soient au chaud au moment des pauses. » Un mois de garde lui rapporte 150 000 MNT (64 euros). Son patron lui offre en plus un camion de charbon chaque hiver.
Dehors, les ninjas s’activent. Par ces températures glaciales, leur souffle se dissipe en de grosses volutes de condensation. Malgré ce pénible labeur et les conditions climatiques rudes, ils travaillent d’arrache-pied, sans plainte, du petit matin jusqu’à la nuit tombée sous les faisceaux des lampes incandescentes. Leurs vêtements troués, noirs de poussière, se superposent sur leurs corps meurtris pour tromper le froid pénétrant. Alimentée en électricité, la mine est équipée d’un système de ventilation qui renouvelle l’air des travailleurs sous terre. A la surface, Bayaraa s’occupe d’activer le treuil à l’aide d’un pieu en bois, qu’il plante directement sur les connexions du panneau électrique bancal bricolé avec quelques planches. Avant, il travaillait dans une mine d’or, dans le Gobi. Ce sont ses problèmes avec l’alcool qui l’ont fait venir ici. Inlassablement, il trie les blocs de charbon, tamise les petits éclats et charge les camions des blocs les plus gros. D’un geste rapide et maîtrisé qu’il répète à longueur de journée, il déverse en cadence le contenu de sa pelle dans les bennes, en un bruit fracassant.

Les gueules noires travaillent pendant l’hiver dans des conditions à la limite du supportable.
© Olivier Laban-Mattei / The Mongolian Project / Myop

Chaque jour, les gueules noires équipées de leur barre à mine, leur pelle et leur pioche, descendent à la force des bras dans les galeries gelées. Elles remontent chaque heure, à l’aide du treuil, les « bateaux » chargés de 500 kg de blocs de charbon. Les mineurs clandestins travaillent en fonction de la demande et sont payés au pourcentage du bénéfice journalier, selon le nombre de camions qui viennent s’approvisionner chaque jour à Nalaikh pour ensuite revendre le combustible dans les rues des quartiers d’Oulan-Bator. Chaque fourgonnette peut transporter jusqu’à quatre tonnes de charbon. Selon le marché, une tonne vaut aux alentours de 50 000 MNT (soit 20 euros). Le chargement sera ensuite revendu entre 280 000 et 350 000 MNT (entre 120 et 150 euros) à des grossistes de la capitale. Le froid est l’allié des mineurs. Il permet d’extraire le minerai sans trop craindre de voir la terre s’effondrer sur eux à chaque coup de pioche, et leur assure une activité lucrative. « On attend avec impatience le froid, décrit l’un des chauffeurs un peu plus loin, car plus il fera froid, plus il faudra apporter de charbon en ville. Et pour répondre à la demande, on aura besoin de plus de main-d’oeuvre. Alors, on pourra augmenter nos prix ». Une logique de marché qui ne fait pas l’affaire des familles des quartiers de yourtes d’Oulan-Bator où habitent les foyers les plus modestes de la capitale.
Depuis la concession où travaille Amarsaikhan, le site s’étire à perte de vue. Les camions des revendeurs de charbon coupent à travers les amas de pierres et de cailloux. Des meutes de chiens, telles des gangs à quatre pattes, errent à travers les concessions. Les cadavres d’autres cabots morts de froid feront leur repas. L’hiver a fait geler quelques étendues d’eau, ne laissant qu’une épaisse couche de glace lisse et immaculée. La neige, peu abondante cet hiver, forme encore quelques petits tas à l’écart des pistes qu’empruntent les camions bringuebalants déplaçant des nuages de poussière à leur passage. Comme pétrifiés, les seuls arbres qui poussent sur ce sol rocailleux sont secs, réduits à l’état de troncs squelettiques. L’obscurité impénétrable et vertigineuse des mines abandonnées glace les sangs. La mort rôde. Pesante, malsaine, elle est omniprésente et plane sur le site. Un enfer de terre, de glace et de charbon

Vers l’ouest, à quelques mètres d’une mine à ciel ouvert abandonnée, hiberne l’une des usines à briques de la ville. Ces fabriques appartiennent principalement à des Chinois, et intéressent peu les mineurs mongols qui leur préfèrent le charbon. Il est là, sous leurs pieds. Ils sont prêts à risquer leur vie pour descendre dans leur trou de fortune et y arracher ce que certains appellent ici « l’or noir ».
Même si la mine à ciel ouvert est actuellement la propriété d’un entrepreneur chinois, Batbilegt revendique son droit à exploiter ces terres. Installé avec son équipe à une centaine de mètres d’un autre groupe de mineurs, il a commencé à creuser à la force des mains, il y a un peu plus d’une semaine. La police, qui a fait une descente sur le site de sa concession il y a quelques jours, lui a coupé l’électricité, officiellement pour des raisons de sécurité, et son voisin,  situé un peu plus haut, lui refuse tout raccordement. Mais loin de se décourager, ses ouvriers et lui se relaient tout au long de la journée, jusqu’à la nuit noire, pour creuser l’étroit tunnel à l’aide de simples pioches.

Batbilegt, sortant de sa mine.
© Olivier Laban-Mattei / The Mongolian Project / Myop

A 34 ans, Batbilegt a déjà les mains bien calleuses, noircies par le travail de la terre. Ses larges paumes sont recouvertes d’une couche de corne épaisse. « J’ai commencé à creuser dans le coin l’année dernière », se rappelle ce père de trois petites filles, s’autorisant une pause. Ses vêtements troués, sont recouverts d’une fine poussière grise tenace. « On a tellement investit pour le matériel. J’ai emprunté beaucoup d’argent pour ça ! Mais pour le moment, je n’ai toujours rien trouvé », déplore-t-il tout en enchainant les cigarettes. Enfant, il travaillait déjà dans les mines, ce qui lui donne le droit de penser qu’il maitrise son ouvrage et la sécurité pour ses employés. A quelques pas de lui, l’entrée de sa mine ressemble davantage à une tombe qu’à toute autre chose. Sans étayage, pour le moment, le boyau plonge à la verticale à six mètres sous terre. Dans les profondeurs sombres, un jeune mineur d’une vingtaine d’années, arrache un à un des morceaux de roche, sans casque de protection. L’équipe est optimiste. Elle pense atteindre les premières couches de charbon d’ici deux à trois mètres et pouvoir enfin commencer leur affaire.
« Il n’y a pas de concurrence entre les mineurs et les patrons… Au contraire ! Parfois les travailleurs s’unissent lorsqu’il y a de gros problèmes, mais il n’y a aucune association des mineurs à proprement dit… Le seul problème réside avec les autorités. Il est toujours plus facile de s’attaquer aux petites mines qu’aux grosses compagnies. Mais le charbon est à nous ! On est nés ici ! On peut même le manger si on veut ! », lâche-t-il avant de reprendre le travail.

Cette solidarité et cette fraternité se ressentent au quotidien.
Au petit matin, une centaine de mineurs s’est réunie près de l’ancienne voie ferrée. Ils sont nombreux à avoir délaissé leur travail pour se mobiliser contre une compagnie privée, mandatée par l’Etat, venue leur couper l’électricité. La directrice de la compagnie, manteau beige et sac à main coquets, brandit des feuilles signées par de hauts responsables lui donnant pouvoir pour mettre un terme à la trentaine de concessions illégales de cette partie du site. La raison évoquée : la sécurité des mineurs. « Si vous voulez fermer les mines, ne vous attaquez pas qu’aux pauvres ! », tempête une des rares femmes présentes parmi les contestataires. Peu couverte malgré le froid vif, elle bouillonne de colère : «  Vous nous prenez notre gagne-pain ! Si nous fermons, nous ne pouvons pas vivre ! ». La responsable des opérations, laissant entrevoir qu’une partie de son visage dissimulé dans une épaisse écharpe sombre, fait les cent pas, sans mot dire, pour tenter d’échapper à sa meute de poursuivants, essuyant les railleries incessantes. « Retourne dans ton bureau ! ». « Vous n’avez qu’à couper l’électricité aux Chinois aussi ! ». « On a trop investi dans nos mines ! ». « On n’a plus de raison de vivre ! »

Des mineurs protègent le panneau électrique qui alimente leurs concessions.
© Olivier Laban-Mattei / The Mongolian Project / Myop

De son côté, un vieil homme, d’une voix calme et posée, commente la scène du haut d’un talus. Ses yeux ahuris, sont rongés par la cataracte. Il s’épanche, égrenant ses pensées à voix haute : « nous on travaille pour vivre. On n’est pas des voleurs. On travaille comme les autres. J’ai pas demandé d’argent au gouvernement ! Moi, je suis là pour mes enfants. » Des enfants, il en a douze. Comme pour la majorité de mineurs, sa famille repose entièrement sur l’économie du charbon. « S’ils ferment nos trous, les jeunes vont devenir alcooliques, voleurs… Ils iront en prison ! Ils n’ont pas d’autres solutions », désespère-t-il. Autour de lui, les mineurs, visages graves, font bloc devant le panneau électrique. Impossible d’y accéder. Face à eux, les policiers tentent de se faire respecter. En vain. A l’étroit dans leurs uniformes, ils sont dépassés par la situation. Ne pouvant contenir les ouvriers excédés ils se contentent d’escorter jusqu’à sa voiture l’équipe de sécurité. Pourtant, quelques minutes plus tôt, l’un des représentants de l’ordre s’enorgueillait : « ici c’est comme aux USA. Il y a des sheriffs. Et le sheriff ici, c’est moi. »
Les mineurs ont gagné cette bataille, mais ils s’attendent à les voir revenir. Comble de l’ironie, ces ninjas de charbon doivent s’acquitter chaque mois de 400 000 MNT (170 euros) pour leur facture d’électricité.
Or, l’accès au courant est vital pour les mineurs puisqu’il leur permet d’utiliser des treuils mécaniques, pour lesquels ils ont déjà investi près de 7 millions de tugriks (2950 euros) par concession. Une mise en danger financière mais indispensable qui s’ajoute à la précarité de leur situation.
Nombreux sont ceux qui dénoncent les excès des autorités auprès des travailleurs les plus vulnérables. Abus de pouvoir, racket organisé par la police, intimidations… Une situation qui semble cependant s’améliorer selon Batbilegt, depuis que le nouveau maire a pris ses fonctions en 2012. Mais malgré cela, les témoignages abondent pourtant, une fois la parole donnée aux ninjas. L’un d’entre eux raconte sa propre histoire, las du traitement infligé aux plus petits : « Les policiers m’ont dit : tu nous donnes un camion de charbon ou tu nous paies. Et alors on te laissera bosser en paix. Un certain Munkh avait dit qu’il me couvrirait  si je lui versais 500 000 tugriks (200 euros), ça devait être pour un contrat d’exploitation. Mais une fois que le gouvernement m’a demandé de justifier mon activité, j’ai découvert que ce contrat ne valait rien du tout. Et Munkh avait déjà disparu

Du côté des autorités locales, le discours tend vers la tolérance. Dans son grand bureau chargé de meubles massifs en bois vernis étincelant, Arslan Ganbold, le Porte-Parole du Peuple de Nalaikh reconnaît la situation atypique des mineurs et la question de leur légalité. « On estime qu’il y a 60 millions de tonnes de charbon encore dans nos sous-sols, c’est pour ça que les mineurs sont restés pour continuer l’activité, même après 1990 », décrit-il. De part et d’autre de sa table de travail, trônent fièrement les drapeaux de la Mongolie et de la ville de Nalaikh dont l’emblème rappelle les mines de charbon. « La vie et les lois sont deux choses différentes. On ne peut tout simplement pas chasser tous les mineurs. »

Ces vingt dernières années, le Ministère des mines mongol a recensé 198 décès dans les mines de Nalaikh, dont 101 à cause d’accidents directs, tandis que les maladies respiratoires et cardiaques liées à l’inhalation de la poussière volatile continuent de décimer les rangs des ouvriers. De nombreux mineurs, comme le vieil Amarsaikhan, qui souffre de troubles respiratoires, sont ainsi obligés de se rendre chaque mois, à l’hôpital, afin d’y suivre un traitement médical adapté à leur condition.
Malgré l’arrivée prochaine sur le marché d’un charbon « propre » issu des mines de Shariin gol, au nord du pays, Ganbold reste confiant quant à l’avenir des exploitations de charbon de Nalaikh. D’une qualité exceptionnelle, (il s’enflamme rapidement et brûle longtemps), le charbon de Nalaikh reste le meilleur sur le marché. Une réalité bien connue des mineurs qui poursuivent inlassablement leur pénible besogne.
Ganbold détaille : « il y avait encore, en janvier 2013, 319 concessions clandestines dans lesquelles travaillaient toujours plus de 1 500 personnes. »
Une activité qui offre des emplois bien au-delà de la petite ville, jusqu’à Oulan-Bator. Là, sur les trottoirs qui séparent les quartiers de yourte de Chingeltei et de Bayangol, au nord de la cité, les petits commerces de charbon se succèdent. Ces petites échoppes installées près des routes se multiplient tout le long des axes principaux des faubourgs afin d’approvisionner les familles.

Les employés de Munkhtsegtseg travaillent plus de quatorze heures par jour sur leur lieu de vente, près de Chingeltei à Oulan-Bator.
© Olivier Laban-Mattei / The Mongolian Project / Myop

Parmi eux, Munkhtsegtseg revend le charbon des mines de Nalaikh. Depuis 17 ans, et ce malgré le racket des policiers, elle travaille ici, au bord de la route. « Chaque mois, parfois chaque semaine, la police vient nous voir, et nous demande de l’argent, 20 000, 40 000 tugriks ( 8 a 17 euros) . Si on les paie, ils nous laissent bosser », explique-t-elle désabusée. Encore une fois, bien qu’illégale, cette activité est alors permise si les travailleurs parviennent à acheter leur tranquillité auprès des autorités.
Enveloppée dans d’épaisses couches de vêtements, elle brave le froid glacial pendant plus de quatorze heures par jour, avec ses deux employés. De nombreuses voitures s’arrêtent, bien souvent des habitués, et les sacs de charbon sont chargés dans les coffres. Ces sacs, d’une vingtaine de kilos, elle les revend 3 000 MNT l’unité (1,30 euros).
Trois jours plus tard, selon les températures, les familles reviendront s’approvisionner.
Et le nuage de pollution continuera d’envahir la capitale, diffusant son odeur si particulière de suie, s’abattant sur les habitants, entraînant avec lui son sinistre lot de cancers, de maladies respiratoires et cardiovasculaires et de maladies opportunistes. Affaiblissant le corps et ses défenses, la pollution a un impact majeur sur la santé des habitants d’Oulan-Bator accablant davantage les plus vulnérables, et entrainant des répercussions allant bien au-delà de l’aspect sanitaire au sein même des familles. Des conséquences qui creusent davantage les inégalités sociales qui n’ont de cessent de s’accroitre dans la course au développement que s’est imposé le pays.

(l’ensemble du portfolio est visible dans la galerie photo du site)

Comments

  1. andrejumel3 says:

    Magnifique reportage.
    Tant par les écrits que par les textes.

  2. Bonjour Anaïs, merci pour ce témoignage. A quelques pas de l’aéroport j’ai frôlé de nuit cette zone en septembre et le paysage lunaire m’avait marqué sans me douter ou savoir ce qui s’y passait. A bientôt donc à U.B.

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