Contorsion mongole : patrimoine en danger ?

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Une enquête de Tristan Lefilleul, des photographies d’Olivier Laban-Mattei

Les contorsionnistes mongols sont réputés pour être les meilleurs dans le monde du spectacle. Recrutés par les cirques les plus prestigieux, récompensés par les meilleurs prix de la profession, ils font figure de référence. En Mongolie, les enfants rêvent de vivre une carrière internationale à l’image de leurs idoles et leurs familles les encouragent souvent dans ce sens. Considérée comme un vecteur d’ascension sociale, cette discipline artistique déchaîne les passions. L’intérêt financier que peut représenter une école de contorsion pousse parfois certains professionnels à des dérives. La mise en scène des numéros s’est modernisée depuis la chute du communisme pour s’adapter aux tendances et aux goûts actuels, mais non sans inquiéter les défenseurs d’un art enregistré au patrimoine immatériel national.

De jeunes contorsionnistes de la ville d’Erdenet s’échauffent dans une chambre des coulisses du vieux cirque d’Oulan-Bator, le 17 novembre 2012, peu avant d’entrer en scène lors d’un gala national.
© Olivier Laban-Mattei / The Mongolian Project / Myop

Le Comité pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture) décide, en 2011, de ne pas inscrire « la contorsion traditionnelle mongole » sur la fameuse liste représentative du patrimoine de l’humanité.

Le dossier de candidature signé par le ministre de l’Éducation indique que la contorsion mongole se trouve dans une impasse cernée par la mondialisation et les impératifs du monde moderne. L’auteur du document officiel propose alors une dizaine de mesures de sauvegarde à développer sur quatre ans dans l’espoir de perpétuer ainsi une tradition mongole qui remonterait au XIIe siècle. Ce serait à l’époque du grand empire, lors des événements festifs de la cour que la contorsion serait apparue sous forme de danses. Zanabazar, illustre dirigeant bouddhiste du XVe siècle, aurait insufflé à la contorsion mongole son caractère unique. L’art de la perfection contorsionniste serait intimement lié aux statues de la déesse Tara réalisées par le saint homme.

Cette danse s’appelle Uran Nugaralt en mongol : la « flexion artistique ». Elle combine effectivement prouesse physique et harmonie du geste, rythme et synchronisation. Trois contorsionnistes peuvent tenir sur un socle d’un mètre de diamètre, balancer leurs pieds au-dessus de la tête, à la force de leur bras, pour les réunir et former ainsi un motif floral. Une danse, dont la durée peut dépasser huit minutes, est constituée d’une succession de poses réalisées en rythme avec une musique de fond. D’un point de vue traditionnel, il est considéré que la souplesse révèle dans cet art la beauté du corps humain.

Il semble pourtant que l’argumentaire des autorités mongoles n’ait pas convaincu le comité intergouvernemental. L’organe décisionnel estime dans un projet de décision que le dossier de candidature ne renseigne pas les bénéficiaires sur le sentiment d’appartenance identitaire procuré par cette pratique à la communauté. Il en va de même pour ses fonctions sociales et culturelles.

Lors de la réunion d’enregistrement des détenteurs du patrimoine en 2011, un contorsionniste – formateur s’inquiète : « Je suis vraiment heureux d’avoir appris la contorsion mongole, ce genre artistique merveilleux, grâce à la formation de mon professeur T. Tsend-Ayush. Je regrette qu’il n’existe plus de formateurs aussi talentueux qu’elle […] Nous faisons face au risque et au défi qu’aucune autre génération ne maintienne notre patrimoine et ne forme de contorsionnistes. Pratiquer la contorsion est une chose, et l’enseigner aux autres est une autre capacité que tout le monde n’a pas. Il est essentiel de transmettre ce savoir et ces méthodes ».

T. Tsend-Ayush, contorsionniste de renom, a été l’une des premières contorsionnistes à intégrer le Cirque d’État créé à Oulan-Bator dans les années 40 par le  régime communiste soviétique. La troupe de contorsion ne comptait que quelques membres sélectionnés dès le plus jeune âge. Au terme d’un apprentissage rigoureux, les artistes de cette nouvelle école accéderont presque tous  à la gloire internationale, faisant du Cirque d’État une institution réputée et de cet art une spécialité mongole pendant toute la période communiste. Dans les années 1990, avec la chute du régime communiste on assiste à la privatisation de nombreuses institutions culturelles d’état. À l’instar de  la privatisation du prestigieux Cirque national, des écoles privées d’enseignement des arts fleurissent dans tout le pays. On y voit s’y presser de plus en plus d’élèves, attirés par la « démocratisation » des arts. Ce phénomène accompagne en effet la libéralisation du système économique mongol qui se manifeste depuis deux décennies dans l’ensemble des secteurs de la vie sociale. L’enseignement de la contorsion n’échappe pas à la règle et les jeunes Mongols, en particulier les jeunes filles, en sont très demandeurs.

Le phénomène conduit à un constat paradoxal : les formateurs de « contorsion traditionnelle» craignent que ne se perde une tradition ancestrale tandis que  la fréquentation des écoles augmente. Il apparaît dans le contexte de la Mongolie actuelle que l’inquiétude ne vient pas de l’absence de « la relève », mais de la fragilité d’un patrimoine national.

Le Festival du cirque de la jeunesse de Mongolie organisé dans l’un des plus anciens cirque du pays réunit chaque année des dizaines de troupes. Le bâtiment en forme de yourte, soutenu par quatre immenses piliers en bois, est un ancien lieu de culte. Il fut destitué au temple bouddhiste, Daschoilin, pendant la période communiste. Avec le retour du spirituel dans la vie sociale depuis les années 90, l’État organise la restitution du patrimoine immobilier religieux. Aujourd’hui, le cirque est menacé de fermer. Malgré la nouvelle, les professionnels du milieu semblent sereins.

A l’issue de la compétition le moral est bon. La chorégraphe Delgertsetseg de la troupe Erdenes est ravie. Cette année, que ce soit en Mongolie ou en Russie, chacune de leurs représentations a été un succès. Les bras chargés de fleurs, elle explique : « Je suis très heureuse, aujourd’hui nous avons reçu la seconde place en Mongolie et en Russie, le Grand prix. C’est une année sous le signe de la réussite pour la troupe». Pendant la représentation, une demi-heure plus tôt, la directrice observait ses élèves comme une mère attend les résultats d’examen de son enfant. Avec un rythme d’entraînement très soutenu, 15 heures minimum par semaine, ces enfants atteignent très rapidement un niveau professionnel et font une carrière très courte. Selon la gymnaste, la plupart des filles pratiquent cet art entre 6  et 13 ans, bien qu’il n’y ait pas de limite d’âge, si l’entraînement n’est pas interrompu.

«Il est important dans un premier temps de bien repérer les aptitudes  de chacun en observant principalement la structure du dos. Ensuite, l’entraînement doit être rigoureux, mais encadré méthodiquement par des professionnels.» Enseignante à l’école numéro 4 d’Erdenet, Delgertsetseg y a ouvert une classe de contorsion,  portée par sa passion et la confiance de quelques-uns.

Parmi ses élèves, Marla, 16 ans, est issue d’une famille aisée. Elle a commencé la contorsion 10 ans plus tôt. Sa grand-mère l’a emmenée un jour passer une audition pour intégrer une troupe à Erdenet. L’enseignante l’avait choisie elle, parmi de nombreuses autres filles. Elle voudrait prolonger l’exercice de cette discipline jusqu’à ses 20 ans. Puis ne sachant pas encore si ce sera derrière une caméra ou sur les planches, elle voudrait devenir actrice, « star ». Marla se sent unique lorsqu’elle montre à ses amis d’école la souplesse extraordinaire de son corps. « Dès que l’on organise des spectacles de talents scolaires, l’école compte toujours sur moi pour la représenter » raconte-t-elle d’un ton non dénué de fierté.

Marla (à droite) se donne en spectacle devant la jeune Mungunsor, lors de leur entraînement dans le petit appartement du Miracle Art Club, le 21 novembre 2012 à Oulan-Bator.
© Olivier Laban-Mattei / The Mongolian Project / Myop

La contorsionniste est aussi membre d’une troupe à Oulan-Bator. Au sein de ce groupe elle espère vivre de nouvelles expériences, et notamment partir à l’étranger. La troupe de la capitale organise chaque année des tournées en Asie.  « Miracle Art Club » est né d’une initiative privée, en dehors des dispositifs scolaires, mais rayonne grâce au charisme et à la passion de sa fondatrice.

Situé au rez-de-chaussée d’une tour dans un complexe résidentiel, le Club occupe un T3, disposé d’un couloir, d’une chambre pour les entraînements et d’une autre pour les arts appliqués. D’environ 10 mètres carrés, la pièce où les enfants s’échauffent paraît trop petite. L’établissement ouvre ses portes la semaine et souvent même le week-end. Il accueille pendant la semaine une cinquantaine d’élèves toutes disciplines confondues.

L’école offre la gratuité de l’enseignement aux familles les plus démunies. Les autres doivent débourser 70 000 tugriks par mois et par élève (environ 30 €). Hélène, la directrice, s’investit personnellement auprès des enfants qui en ont le plus besoin. Entre soutien financier et appui moral, elle estime qu’il est de son rôle de les accompagner au-delà du strict entraînement. Toutes les écoles n’ont pas cet engagement social.

Les bénéfices financiers engendrés par certains clubs peuvent pousser les professionnels peu scrupuleux  à des excès parfois encouragés par l’ambition des parents pour leurs enfants. Un établissement peut par exemple doubler le nombre d’inscriptions tout en réduisant ses effectifs d’encadrement dans le but de maximiser ses profits. Les normes d’encadrement ne sont plus respectées. Un mauvais échauffement peut-être lourd de conséquences pour la santé d’un élève.

Jantsan Kherlenchimeg, appelée Hélène par ses collègues étrangers, a suivi une formation universitaire d’enseignante en langue mongole. Elle a toujours était fascinée par les arts, mais ses parents n’ont pas voulu qu’elle en fasse son métier. La directrice a d’abord assouvi sa passion par procuration en inscrivant son fils au collège des beaux-arts d’Oulan-Bator. C’est aujourd’hui un peintre accompli qui donne des cours de peinture à des enfants du Club en fin de semaine. Hélène vit sa passion entourée d’artistes. Selon elle, beaucoup trop d’enfants mongols souffrent d’une situation familiale instable.  La moitié des familles payent les frais d’inscription à son club, les autres sont inscrits gratuitement. L’argent versé par les familles aisées serait, selon elle, réinvesti pour soutenir les familles les plus démunies. « Je fais ce que je peux. Si j’étais riche, les problèmes d’argent cesseraient d’être des problèmes. Mais je leur offre tout mon soutien» explique Hélène.

De jeunes contorsionnistes (dont Mungunsor en bleu) s’entraînent dans le petit appartement du Miracle Art Club, le 23 novembre 2012 à Oulan-Bator.
© Olivier Laban-Mattei / The Mongolian Project / Myop

Bademtsetseg est une mère de famille. Elle fréquente « Miracle Art Club » depuis plusieurs années. Ses deux filles sont maintenant des contorsionnistes de talent. La plus jeune a aujourd’hui 19 ans. Récemment, un cirque australien l’a repérée et l’a embauchée. C’est la cinquième fois qu’elle est recrutée par un établissement étranger. Son apprentissage a débuté lorsqu’elle avait 7 ans. Son professeur était très efficace dans l’enseignement des techniques de base. C’est sans doute ce qui lui a permis d’atteindre un tel niveau. Sa mère est heureuse. Toute la famille s’est investie dans la carrière de contorsionniste de la jeune fille. Pour récolter les fruits de ses efforts, il a fallu attendre sa majorité, les cirques étrangers ne recrutant pas d’enfants mineurs.

C’est souvent une lourde charge pour les familles. « Miracle Art Club » a trouvé une solution pour pallier ces dépenses. Le centre a décidé d’offrir la gratuité de l’enseignement aux élèves les plus talentueux, ceux qui auront de fortes chances d’obtenir des contrats à leur majorité. Avec son inépuisable carnet d’adresses, Hélène peut leur décrocher avec facilité des emplois à l’étranger. Le Club prélève alors un pourcentage sur le contrat.

Mungunsor, 10 ans, rêverait de suivre un parcours identique. Fière de ses quatre années d’apprentissage intensif, elle a déjà remporté 6 médailles d’or en se présentant à plusieurs compétitions nationales. La jeune artiste aime se produire en spectacle, sous les projecteurs, dans des costumes scintillants. « Je me sens comme une princesse » dit-elle d’un sourire timide. C’est une des meilleures élèves du Club selon ses professeurs. Elle va bientôt quitter la Mongolie pour ce qui sera sa première tournée à l’étranger. La troupe de Miracle Art Club résidera trois mois (décembre 2012 – février 2013) à Singapour, mégalopole asiatique qui leur permettra de multiplier les spectacles…et les bénéfices.

Mungunsor espère que ce ne sera pas son dernier voyage à l’étranger. « Je voudrais être une contorsionniste reconnue. Et partir travailler à l’étranger pour bien gagner ma vie. Grâce à cet argent, je pourrais acheter une maison et m’occuper de ma sœur » dit Mungunsor. Sa journée se termine après la séance d’entraînement. Chez elle, un appartement du centre-ville, l’espace est trop petit. La contorsionniste partage son appartement avec son grand-père, son oncle et sa tante, leurs enfants et bien sûr sa mère et sa grande sœur. Cela fait beaucoup de monde pour un deux pièces. Il est difficile le soir de faire ses devoirs, et le climat n’est pas toujours convivial. Elle préfère rejoindre sa mère sur son lieu de travail, le SPA d’un hôtel étoilé coréen. Mandah, sa mère, y dispense des soins esthétiques. Elle fait de son mieux pour s’occuper de ses deux filles.  La grande sœur de Mungunsor, Huslin, souffre de troubles mentaux. Jusqu’à présent aucun établissement spécialisé n’a voulu l’intégrer. Hélène a pourtant contacté plusieurs organisations, mais ce fut à chaque fois un échec. Pour Mandah, la maman, cette tournée est à la fois source de joie et de soulagement puisqu’elle pourra se consacrer plus souvent à Huslin, sa fille aînée.

Mungunsor exécute sans difficultés une série de dix pompes mains au sol, pieds au mur. Lors des entraînements, elle semble ailleurs, heureuse dans l’effort physique. « Je me sens bien dans ces moments-là. J’oublie mes problèmes » se confie la jeune fille.

La jeune Mungunsor patiente jusqu’à tard dans la nuit tandis que sa mère Mandah travaille dans un salon de massage d’un hôtel coréen étoilé d’Oulan-Bator.
© Olivier Laban-Mattei / The Mongolian Project / Myop

Mars 2013. Cette année, Hélène n’est pas entièrement satisfaite de son séjour singapourien. Elle aurait aimé être invitée plus souvent par ses contacts producteurs. Les filles de la troupe ont aimé vivre en collocation.  L’expérience du lit superposé a marqué Mungunsor. Dès son retour en Mongolie, elle a souhaité acquérir un lit identique avec ses gains. Cela permet désormais aux sœurs de bien dormir sans envahir l’espace de leur petit appartement. La jeune contorsionniste a souffert de la chaleur. À cela s’ajoutait aussi l’expérience éprouvante du trac avant chaque spectacle. Elle a fini par trouver le temps long, malgré les communications hebdomadaires avec sa famille.

Les profits enregistrés par le milieu de la contorsion mongole sont sans aucun doute à mettre au compte du prestige et de la réputation ancienne dont jouit la Mongolie dans cette discipline.

Les tournées en Asie ou en Europe sont souvent la meilleure source de revenus pour ces centres et clubs privés. La troupe du centre d’acrobatie et de contorsion « Angels » a décroché un contrat de 5 mois en Turquie pendant l’été. Un contrat qui lui permet d’envisager plus sereinement les mois d’entraînement hivernal. Toutes les semaines, ils se sont produits dans des hôtels étoilés de la Riviera turque d’Antalya. À la tête de ce groupe, une grande famille du cirque mongol dont la mère, Enkhtsetseg Lodoi, est « membre détentrice du patrimoine de la contorsion traditionnelle », selon les critères de l’UNESCO. Ancienne élève de T. Tsend-Ayush, elle dirige et chorégraphie les numéros de contorsionnistes de la troupe. Elle remporte en 1983 la médaille d’or du Festival Mondial du Cirque de Demain et connaît de nombreux autres succès pendant sa carrière.   Pour elle, l’art de la contorsion n’est pas seulement un gage de rayonnement de la culture mongole à l’étranger. C’est un trésor national qu’il faut entretenir et protéger. Ce qui manque, selon elle, c’est une « standardisation » nationale de la discipline de nature à conserver et à transmettre un savoir-faire ancestral et exigeant, indépendamment des ambitions de profits et des modes.

« Aujourd’hui, il n’y a pas de suivi de l’enseignement de la contorsion. Tous les enfants ne peuvent pas faire carrière dans cette discipline artistique et pourtant c’est ce que certains leur font croire. Certains établissements peuvent faire monter sur scène des contorsionnistes qui ne sont pas prêts et qui ne le seront peut-être jamais. La qualité de la contorsion mongole est donc en souffrance » s’inquiète Enkhtsetseg.

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