Points de vue

Par Olivier Laban-Mattei

Du fond de son atelier de Park Design à Oulan-Bator, Dalkhaa fait glisser ses grandes mains mouillées le long du corps de son loup de glaise. Il le caresse lentement, le modèle, le façonne. Ses doigts courent sur les muscles saillants de l’animal délicatement taillés au couteau. Mais cette petite statue d’à peine deux dizaines de centimètres de hauteur n’est que le modèle en terre d’un « loup des steppes » démesurément grand, l’œuvre de sa vie qu’il imagine un jour érigée au beau milieu des plaines mongoles. Tout de verre et d’acier, dans la veine du musée Guggenheim de Bilbao, son loup gigantesque sera l’ultime lien entre le Ciel et la Terre. Un hymne à la vie qu’il imagine depuis quinze ans. La connexion suprême entre l’homme et le divin. Le don de la race humaine à la Mère Nature et aux forces de l’esprit. Un sphinx rappelant aussi l’union du loup bleu et de la biche qui donna naissance au peuple mongol. Et de manière plus pragmatique, le lieu où se concentreraient musées, théâtres, galeries d’art, salles de conférence, hôtels, restaurants et boutiques…

MONGOLS_OLM_110Dalkhaa est considéré comme le précurseur de l’art contemporain mongol et adepte du « land art ». Pas moins de quatre-vingts jeunes se revendiquent de ses élèves. Il est aussi le créateur des « Blue Sun », une association comptant près de soixante-dix artistes. Ce quinquagénaire affable adopte un style de rockeur, cheveux longs d’ébène tombant sur des épaules osseuses, visage buriné, marqué par les années, porté par un petit squelette d’aspect fluet mais pourtant bien arrimé au sol de ses ancêtres. L’homme sait d’où il vient. Il connaît les origines de son peuple. Non pas celles du héros national qui a étalé son empire à coups d’épées et de flèches décochées, de l’Europe aux Philippines, au XIIIe siècle, mais celles qui remontent aux temps immémoriaux. Quand les hommes contaient leurs vies sur les murs des cavités naturelles du Gobi. Quand les Mammouths étaient les maîtres des steppes. Un temps où les loups auraient fait profil bas face à ces monstres de poils et de graisse. Non, les habitants de Mongolie ne sont pas nés d’hier. En tout cas, le roi Genghis n’est pas leur Créateur, même si on lui confère parfois le rang de Dieu.

« Tochtoï »! Mend-Ooyo, l’illustre poète calligraphe, trinque à la santé de ses amis écrivains qu’il a invité à déguster un vieux whisky dans son bureau d’Oulan-Bator.
Le lieu est exigu, les érudits coincés entre les piles de livres, les statuettes tribales et les rouleaux de calligraphie. Non sans effort, ils parviennent à tenir à dix là-dedans, serrés les uns contre les autres, encombrés de leurs membres supérieurs. Chacun prend la parole à son tour, donnant son sentiment sur la conférence à laquelle ils viennent tous de participer, à quelques pas de là. Soudain, le seul de ces célèbres auteurs à être vêtu d’un deel traditionnel s’empare d’un livre illustré et déclame avec des gestes appropriés un poème de sa composition. L’assistance écoute attentivement le poète dans un silence quasi monacale. L’homme, d’un âge déjà bien avancé, massif, coloré, vient de Mongolie intérieure, la province autonome de Chine. Là-bas, les artistes et les écrivains défendent du bout de leurs plumes et de leurs pinceaux la culture mongole étouffée par l’idéologie du Parti. On dit même qu’ils sont les derniers véritables garants des traditions mongoles. Des sortes de moines gardiens du savoir ancestral. L’oppression intellectuelle incite toujours les hommes à se battre pour conserver intacte leur culture originelle. Comme l’ultime richesse, le trésor caché d’un peuple dont on nie l’identité, la seule vraie manière de s’opposer à cet enfermement de l’esprit. Une façon de s’évader aussi.

Enkhtuya regarde amoureusement son homme ajouter sa touche personnelle à la toile qu’elle a déjà commencée. Dalkhaa verse de l’eau froide dans un bol rempli de grains de Nescafé. La couleur brunâtre puis noire se répand aussitôt dans tout le récipient. L’artiste y trempe son pinceau et le jette sur les prémices de l’oeuvre, laissant couler le breuvage le long de la surface en lin. Derrière eux, sur le bureau encombré de bric et de broc, un vieil ordinateur portable projette l’image quadrillée en trois dimensions du « Loup des Steppes » pivotant sur son axe. La compagne de Dalkhaa est de moitié sa cadette. Cela fait un an qu’ils réfléchissent ensemble aux questions de traditions et de modernité. « Pourquoi ces deux notions devraient-elles être antagonistes ?» se demande Dalkhaa. L’artiste pense qu’il y a du bon à prendre dans tout ce que crée l’homme. « Il faut savoir être mesuré, ne pas systématiquement rejeter toute idée nouvelle sous prétexte qu’elle viendrait remplacer un précepte plus ancien .  De tous temps l’homme a modifié, transformé, rénové, renouvelé, modernisé». Dalkhaa nous emmène alors dans une grande salle de l’étage désaffecté de l’immeuble où il habite. Au niveau supérieur, une entreprise de textile tourne à plein régime. La faible lumière des néons laisse entrevoir de grandes toiles disposées un peu partout suivant un sens de visite défini. Enkhtuya allume de petites bougies au pied de chaque oeuvre finissant de révéler les détails subtils, les ombres et les reliefs des peintures. C’est leur dernière exposition commune. Le bâtiment est ouvert à tous ceux qui veulent bien se donner la peine de venir découvrir leur travail. Dalkhaa allume une cigarette, puis s’enfonce dans un vieux canapé au fond de la pièce. Enkhtuya, jambes croisées sur l’accoudoir à côté de lui, reste discrète, presque effacée. Elle regarde les oeuvres.MONGOLS_OLM_022
La plupart des toiles reproduisent des scènes de peintures rupestres – essentiellement des scènes de chasse – provenant des sites préhistoriques de Mongolie, dans des couleurs terre, ocres et brunes. Près des bords des tableaux, des pictogrammes représentants les symboles des réseaux sociaux actuels défient les pétroglyphes ancestraux. L’anachronisme pictural voulu par Dalkhaa a pour signification de souligner la survivance de la communication à travers les âges. Quelle que soit son époque, l’homme n’a eu de cesse de vouloir informer sa communauté de ce qu’il avait vu ou vécu. A chaque période de l’histoire sa façon de s’exprimer donc, à chaque temps ses outils de communication. Pour Dalkhaa, il ne s’agit pas de poser le passé et le présent sur une échelle de valeurs mais de les présenter sur un même continuum. Le présent n’est pas moins que la continuation du passé et sera lui-même l’origine d’un nouveau présent. Ainsi, il n’y a pas lieu de comparer traditions et modernité mais plutôt d’envisager les deux notions dans une réflexion sur l’évolution normale du savoir. L’artiste est modéré dans ses propos. Il croit avant tout en l’homme et en sa capacité à s’adapter aux changements. « Les mongols doivent vivre avec leur siècle. Ce siècle est celui de l’ouverture sur le monde et ils doivent en profiter, tout en conservant la mémoire de leur passé et en défendant leur originalité et leurs traditions . C’est le mélange, l’addition de l’ancien et du nouveau qui fera la richesse du peuple mongol de demain. Les connaissances ne naissent pas traditionnelles, elles le deviennent avec le temps. Laissons donc au temps le temps d’ancrer notre nouvelle manière de vivre et ses valeurs dans notre histoire . Approprions-nous ces valeurs qui viennent d’ailleurs et adaptons-les à notre culture en les mélangeant à notre propre savoir. Ne rejetons pas systématiquement tout ce qui est nouveau ou qui vient d’ailleurs. Ce serait la fin de notre histoire . Il faut créer une nouvelle philosophie autour du progrès. Réfléchir au sens qu’on veut donner à notre nouvelle société. Et s’adapter plutôt que disparaître. »

Les écrivains quittent les uns après les autres le petit bureau. Mend-Ooyo reste seul. Dans son fauteuil, il a l’air paterne. Il prend le temps d’écrire quelques lignes sur un cahier. Quelques lignes sur les changements du monde. De son monde. L’homme est inquiet. Il ne peut envisager une seconde une issue heureuse à son peuple si celui-ci continue d’emprunter la voie de la modernité. « Le peuple mongol est un peuple de nomades. C’est son mode de vie depuis toujours. Il ne peut en être autrement. » pense-t-il. Pour Mend-Ooyo, l’harmonie avec la nature ne se transige pas. On ne badine pas avec la nature. On la respecte, on la vénère, on la place au-dessus de tout. « L’homme doit y retourner, sans compromission, et la protéger. C’est son rôle, son devoir ». Selon lui, seul ce retour aux sources pourra libérer les mongols de leur asservissement matérialiste. Au début des années 90, le poète a écrit un article pour l’Unesco intitulé « le temps des nomades commencera au début du 21e siècle ». Il est temps donc. L’autarcie comme base de vie. Se suffire à soi-même, ne prendre que ce dont on a besoin pour vivre. Pour Mend-Ooyo, le développement rapide d’Oulan-Bator sur le modèle occidental détruit ce principe. A la campagne aussi, les téléphones portables, le satellite et la télévision sous les yourtes, l’électricité apprivoisée par les panneaux solaires ouMONGOLS_OLM_055 encore les voitures modifient en profondeur le style de vie ancestral des nomades. Il constate par ailleurs depuis quelques années l’arrivée massive des nomades en ville et souffre de cet exode rural, inconnu jusque là. « A la fin du système soviétique, les mongols ont obtenu le droit de décider eux-mêmes de leur avenir. Mais cette liberté a été mise à mal par le choix d’un modèle économique basé sur l’accumulation de profits et sur l’individualisme. » ajoute-t-il. Même si Mend-Ooyo reconnait certaines améliorations tant au niveau de la santé que dans l’éducation ou pour la presse, il reste convaincu que l’essentiel est néfaste. Il suffit d’observer la vie des nouveaux arrivants, ces familles de nomades fraichement sédentarisées, sans emplois et sans argent, vivant dans des conditions d’habitation insalubres, massées par dizaines de milliers sur les flancs des collines de la capitale, sans espoir de vie meilleure. Ces gens ont perdu toute identité. A peine arrivés qu’ils regrettent déjà leur choix. Seule une forte solidarité entre eux et l’implication d’associations humanitaires au quotidien leur permettent de tenir dans ces conditions difficiles. Ainsi l’écrivain pense-t-il à un nouveau système économique centré sur les vraies valeurs mongoles. « D’abord, il faut que les hommes et les femmes de ce pays réinvestissent leurs terres. Il faut faire l’apologie de l’exode urbain. Ensuite, il faut réfléchir à un moyen de vivre décemment tout en développant les campagnes. Rapprocher les lieux d’échanges, les marchés des habitations puis consommer simplement en fonction des besoins. Comme auparavant. L’argent n’est pas nécessaire dans ce mode de vie. »
Le Maître n’hésite pas à s’autoproclamer gardien de la culture nomade, garant du savoir mongol. Ses écrits ont valeur de traces, d’archives, pour la mémoire collective. Il a grandi avec ses grands-parents dans sa région de Dariganga. « À l’époque, sous la yourte, il n’y avait ni télévision, ni radio. » Il écoutait ainsi les histoires des visiteurs de passage. Puis il a commencé à peindre ces histoires dans sa tête, et à y poser ses propres mots. Quand il a eu dix sept ans, les âmes de ses ancêtres sont alors entrées en contact avec lui pour lui demander de défendre leurs valeurs.
S’il est venu plus tard s’installer à Oulan-Bator, c’est donc pour délivrer ses pensées au plus grand nombre. Et s’il utilise internet pour présenter son travail, c’est dans le même esprit. Il envisage le retour à la terre pour lui-même, bien sûr, mais à la retraite seulement. Pour le moment, la ville lui offre l’opportunité de voir ses dix petits-enfants. Il aimerait leur enseigner la culture nomade telle qu’elle est mais il se rend bien compte que seule la vie en pleine nature leur permettrait de saisir pleinement l’importance des traditions, le savoir-faire, l’art de vivre mongol. La transmission, en ville, a ses limites. Celles qui confinent les mots au niveau des contes et des légendes.

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